mardi 7 juin 2016

1917 : Verdun, la mort au bout du chemin

Maurice ETIENNE

Sous-Lieutenant au 367ème Régiment d'Infanterie


Chapitre IX

1917 : Verdun, la mort au bout du chemin




Année 1917



20 Janvier 1917... [suite résumée des lettres de Maurice]. Maurice rentre de permission et remonte aux tranchées. Le secteur reprend de l'activité, le froid également ; le thermomètre atteint -23°.

Il apprend le mariage d'une amie de Simone, Élisabeth Bluet, avec un professeur agrégé de Philosophie qui est mobilisé. Il recommande à Simone de faire davantage de bons gâteaux et moins de philosophie que son amie qui est toute à la préparation de sa licence

Le 27 Janvier… Événement de menue importance. Maurice a déjeuné à la Brigade, où l'on s'ennuie ferme mais dont le cuistot connaît bien son affaire. Il a reçu une mission de confiance, en étant nommé chef des Patrouilleurs d’Élite du Bataillon.

A Amiens, j'avais eu l'occasion de consulter pour lui une émule de Madame de Thèbes qui m'avait prédit qu'il épouserait, à la fin de la guerre, une jeune fille blonde. Maurice se moque de la pythonisse et raille toutes les velléités matrimoniales qui viendraient à se produire avant le chambard final.

Le 6 Février… Le froid continuant à être excessif, Maurice a commencé à apprécier les chaussettes très chaudes qu'il avait considérées jusqu'à présent comme « une invention issue d'une civilisation décadente et névrosée. »

Le 19 Février… Son ami, le Lieutenant Bussienne, quitte la 4° C.M. du 367° pour entrer dans l'aviation. Il apprend aussi le décès de Madame Quinton.

Le 2 Mars… Maurice a été détaché pour suivre un cours spécial à Lunéville, destiné à former des apprentis commandants de Compagnie. Maurice y a obtenu d'excellentes notes, excepté pour l'équitation où il ne manque pas tant de solidité que de grâce.
Le 2 Avril… C'est le lundi Saint 2 avril que notre fils prit à Paris sa dernière permission. La semaine était plutôt sévère ; le temps était froid, la neige tombait. Nous avions une cuisinière qui était une brave fille mais qui ignorait les premiers principes de son art. Notamment, elle n'avait jamais su saler un plat. Elle n'avait donc rien de ce qu'il fallait pour rendre savoureux les menus maigres de la Semaine Sainte, en sorte que la cuisine paternelle ne put faire oublier à Maurice les mauvais jours de sa popote. Malgré ce contretemps, malgré l'absence de distractions à cette époque de l'année, Maurice était content de tout, heureux de tout ; il ne quittait pas un instant la maison paternelle, le refuge où il se sentait à l'abri. Il semblait vouloir se faire regretter plus encore !

Moi-même, prévenu un peu tard, j'arrivai en permission le lundi de Quasimodo et je ne pus passer que quatre jours avec notre fils, jusqu'au 11 avril. Je l'accompagnai au départ jusqu'à la Nation du Métropolitain (Pont Mirabeau), le cœur un peu gros, et je l'embrassai plus tendrement encore que de coutume, en le recommandant à Dieu.

Maurice, plus ému lui aussi en quittant la maison, se retournait fréquemment vers la fenêtre d'où Maman continuait à lui envoyer ses adieux, jusqu'au tournant de l'avenue qui lui cacha à tout jamais celle qui – depuis 26 ans – prodiguait sa vie pour lui.

Les uns et les autres, nous étions assiégés de sombres pressentiments. Maurice avait pénétré déjà trois fois dans la fournaise de Verdun. Il en était sorti indemne malgré les mille chances qu'il avait d'y rester. Enseveli sous un abri qu'un énorme projectile avait bouleversé, Maurice ne s'en était tiré que providentiellement, grâce au dévouement admirable de ses hommes qui l'avaient en quelque sorte déterré. Des milliers de projectiles de tous calibres avaient semé la mort autour de lui, coupant, broyant, empoisonnant, détruisant tout ce qui vit. Maurice y avait échappé, comme par miracle. Mais ce miracle se reproduirait-il toujours ? On conçoit nos angoisses qui allaient être justifiées par la plus terrible réalité.


Le 28 Avril… Maurice, en rentrant à sa compagnie, la trouva au repos. Le temps était devenu splendide et on augurait bien de la campagne d'été. Toutefois une contrariété, bien futile sans doute, l'attendait : un bel uniforme neuf, qu'il avait commandé à Paris chez Richard en vue de sa permission de juillet et qu'il rapportait avec lui sans avoir pu procéder à un second essayage, était complètement manqué. « La culotte serait trop large pour un Zouave, et je n'ai pu, malgré tous mes efforts, entrer dans la tunique. » C'était donc un four complet, et il fallut faire arranger, dans la mesure du possible, cet uniforme par un tailleur du Bataillon.

Le 25 Mai… Maurice a une crise d'entérite, par suite du surmenage, de la chaleur insolite et de la mauvaise eau. Il en est réduit à un régime qui ne lui plaît guère, « des nouilles et de l'eau de riz. »

Il vient d'apprendre que son ex-ordonnance Pouteau, passé au 369°, a été gravement blessé au ventre, qu'il s'en est tiré, mais qu'il a du être réformé.

Le 30 Mai… Maurice va mieux. Il parle vaguement du calme de son secteur, alors que lui-même est de nouveau en route pour Verdun. Il est vrai que, sans donner ce dernier détail, il promet d'écrire tous les deux jours.

Le 1er Juin… Sans rapporter des faits bien décisifs, il constate qu'à la suite de l'insuccès de l'offensive Nivelle et de la durée indéfinie de la guerre, l'esprit des hommes n'est plus aussi bon qu'autrefois.

Le 14 Juin… Ses lettres, où il s'étend sur la température excessive, la beauté de la campagne et l'exploitation des mercantis, alors qu'il est en pleine bataille à Verdun, n'ont d'autre but que de tranquilliser sa mère. Il lui dit seulement de ne pas s'alarmer de ce qu'elle peut entendre dire à droite et à gauche, que ce sont la plupart du temps des racontars exagérés.

Le 15 Juin… Revenant sur la question brûlante du moral de l'armée, de la campagne alarmiste et même défaitiste que poursuivait une propagande criminelle, il ajoute que le Général de Castelnau, grand chef sur le front, venait de faire paraître une note magnifique qui remettait bien les choses au point.

Pour lui, qui a toujours été patriote ardent et optimiste quand même, il se rend compte qu'il faut beaucoup de doigté avec des hommes partis dans la conviction de faire une guerre à fond mais courte et qui voient la lutte se cristalliser dans des boyaux humides, sans qu'il leur apparaisse une lueur de solution.

Plus que jamais, il faut remonter le moral des poilus et les exhorter à la patience, dans la certitude du succès final. Un mot d'encouragement et d'affection vaut mieux que tous les blâmes. Il s'en est aperçu ces jours derniers, avec sa compagnie qui exulte, parce qu'elle a gagné le concours de tir à la mitrailleuse de la Division et qu'elle a obtenu un témoignage de satisfaction dont chacun est fier.

Le 26 Juin… Il est très sobre de détails et les lignes rapides indiquent déjà qu'il écrit d'un endroit où les bureaux sont sommairement installés. Il revient à la pensée de sa prochaine permission. Il sait que sa mère et ses sœurs sont en villégiature à Seyssins, petite localité près de Grenoble, et il se réjouit d'aller les rejoindre. Il reçoit même une photographie (ci-après) représentant sa sœur aînée au milieu de ses deux cousines, Marcelle et Suzanne.
A Seyssins, juin 1917, Marcelle Hermil, Magdeleine Etienne et Suzanne Lacuire
Il tombe en ce moment une pluie diluvienne, qu'adoucit la température sénégalienne de ce mois.

Le même jour il me donne – à moi personnellement – des nouvelles plus circonstanciées. Sa Division, relevée des tranchées le 26 mai, est allée se reconstituer dans un camp d'instruction. De là, on les a dirigé sur Verdun, mais au lieu d'aller sur le rive droite, comme dans les trois affaires précédentes, moins snobs cette fois, ils restent rive gauche. Pour m'expliquer, sans trahir les secrets de l’État, le point où il se trouve, et faisant allusion à sa quatrième intervention sur Verdun, il dit que c'était prévu car jamais trois sans quatre, jeu de mots assez intelligible pour m'indiquer qu'il est à la côte 304. Il ajoute que le marmitage, sans être aussi effroyable que l'année précédente sur les pentes de Vaux, est suffisamment intense.

Je reçus cette lettre le 30 juin, et la situation de notre fils ne laissa pas que de m'inspirer une grande anxiété.

Le 28 Juin… Quelques mots à sa mère pour la rassurer encore. Le temps s'est remis au beau et lui-même continue à se bien porter. Il accepterait volontiers d'être adjoint à l'armée américaine, poste pour lequel sa connaissance de la langue anglaise l'ont fait proposer.

Ce sont les dernières lignes que nous devions recevoir de Maurice. Quelques heures après les avoir écrites, il était tué raide par un obus allemand, mais nous ne devions apprendre sa mort que 25 jours plus tard. Le récit qui va suivre nous a été rapporté par ses chefs, ses camarades et les témoins de la catastrophe.
Pour préciser la situation, disons d'abord que ma femme et mes deux filles étaient arrivées à Seyssins vers le milieu de Juin, pour un séjour de trois mois, et qu'une partie notable de la famille, concentrée dans la région, attendait Maurice vers le milieu du mois d'Août. Mon gendre, le Capitaine du Génie Pierre Hanoteau, ainsi que se femme, notre fille Magdeleine, seraient pet-être des nôtres à la même époque. Quant à moi, Commandant d’Étapes à Villers-Cotterêts, je pouvais espérer que mes fonctions, assez absorbantes par ailleurs, me permettraient de faire coïncider mon séjour en Dauphiné avec celui de mon fils. Les vacances s'annonçaient donc sous d'heureux auspices. Plus d'un projet d'avenir s'élaborait discrètement, mais Dieu n'en permit pas la réalisation.
Madame Pierre Hanoteau, née Magdeleine Etienne
Les lettres de Maurice, dont la plupart ne renfermaient que des assurances de bonne santé, se succédèrent avec régularité jusqu'au 2 juillet, date à laquelle parvint à Seyssins la dernière, écrite le 28 juin. Puis le silence se fit, pesant et d'autant plus angoissant que notre fils avait solennellement promis d'écrire tous les deux jours. Les lettres pressantes que nous lui adressions, ma femme et moi, restaient sans réponse, alors que les journaux faisaient allusion à de sanglants combats livrés autour de Verdun, où nous savions qu'il était.

Mais peut-être n'était-il que blessé !!!

Enfin, le voile se déchira sur l'affreuse réalité. Le 23 Juillet à 15 heures, un Commandant qui m'était adjoint, dépouillant comme d'habitude mon volumineux courrier de service, vint me trouver fort pâle, et me tendit une lettre personnelle qui courrait après moi depuis une douzaine de jours, dans mes résidences précédentes. Je la lus, la mort dans l'âme, n'osant la comprendre. En voici le contenu, daté du 9 juillet 1917.

« Mon Commandant,

Je prend aujourd'hui la liberté de vous écrire, en vous priant de rassembler tout votre courage pour supporter la douleur qui vient de vous frapper.
Votre fils, Maurice Etienne, vient de tomber au champ d'honneur, face à l'ennemi. Il est tombé en brave, le 28 juin, vers 19H15, pendant l'attaque allemande sur la côte 304. Deux éclats d'obus l'ont frappé, l'un à la tête, l'autre au sein gauche, atteignant probablement la région du cœur et déterminant la mort instantanée, alors qu'il disposait ses grenadiers pour la défense de ses pièces.

Son corps a été ramené à l'arrière, mis en bière, et inhumé au cimetière de Dombasles-en-Argonne. Avant de quitter le secteur, nous avons pu lui construire un petit entourage, et une croix porte tous les renseignements permettant d'identifier sa tombe. Une plaque de zinc à son nom a également été clouée à son cercueil.

Les objets personnels qu'il avait sur lui ont été rassemblés et, pour qu'ils vous parviennent plus sûrement, je les ai fait remettre à un camarade, le Lieutenant Bussienne, Escadrille F.25, qui doit partir prochainement en permission. Ces objets comprennent un portefeuille, une croix de guerre, un porte-monnaie et son contenu, un stylo, un agenda et les clés de ses cantines. Les cantines vous seront renvoyées par la voie normale.

Notre pauvre camarade ne laisse que des regrets au Régiment où il était estimé de tous. Pour ma part, sa mort me remplit d'une peine profonde. J'étais son commandant de compagnie et nous vivions cette même vie depuis fort longtemps. Il était devenu mon meilleur ami et sa perte m'a vivement attristé.

J'ai préféré attendre un peu avant de vous annoncer cette mauvaise nouvelle, en vous laissant le soin d'en prévenir Madame Etienne.

Veuillez...etc…

signé :
Lieutenant Pinot, 367° Régiment d'Infanterie, 4°Cie.M. »

C'était, sans préparation ni ménagement, ce qui faisait notre cauchemar perpétuel depuis deux ans, devenu réalité. Nous ne reverrions plus jamais notre fils, inhumé depuis 25 jours.
Tombe de Maurice à Dombasle

Le premier éblouissement dissipé, je me préoccupai des miens. Un télégramme à Grenoble chargea Madame Émile Clément de préparer discrètement la pauvre mère. Simone revenait ce même jour d'un pèlerinage à La Salette. Un deuxième télégramme à ma femme l'invitait à rentrer à Paris à cause de Maurice, ce qu'elles firent le 24, Simone et elle, ne comprenant pas encore complètement pourquoi ceux qui les accompagnaient à la gare de Grenoble versaient des larmes. En rentrant chez nous, elles ignoraient encore toute l'étendue de notre malheur. Elles ne l'apprirent que par le Cabinet du Ministre avec qui j'avais correspondu.

Après avoir fait dire, le 24, une messe à Villers-Cotterêts et écrit au 367° pour avoir d'autres détails, j'arrivai à Paris le 26 au matin, et l'entrevue avec ma femme fut ce que l'on devine. Dieu, qui avait été invoqué si souvent, journellement, en faveur de notre fils, n'avait pas cru devoir nous exaucer, réservant ses rigueurs pour les siens, sans pitié pour les supplications des parents et les larmes des mères !

Je ne ferai pas un tableau de notre douleur. Elle dure encore, moins expansive mais aussi profonde que le premier jour. Notre vie était brisée avec la perte du fils unique. Cela ne diminue en rien la tendresse que l'on voue aux filles, mais elles sont destinées à perdre le nom familial, et être absorbées dans d'autres familles, comme les rivières dans les fleuves.

Je ne parlerai ni des démarches, assez longues, pour rentrer en possession des chers souvenirs du défunt, ni des témoignages de sympathie qui nous parvinrent de tous cotés.

Le plus grand adoucissement à notre tristesse fut la religion. C'est grâce à elle que nous conservons le seul, l'inébranlable espoir de revoir Maurice un jour. C'est grâce à elle que nous pouvons encore lui venir en aide par les prières et les autres moyens d'assistance que nous procure l’Église. C'est un but dans notre vie.

Enfin, malgré toute notre peine,nous restons fiers de notre fils qui, après avoir donné pendant trois ans un magnifique exemple de force morale et d'abnégation à toute épreuve, est tombé en héros, face à l'ennemi, pour la France. Ce sang, noblement versé, est la rançon de la victoire et le rachat de bien des défaillances.

Nous croyons, nous savons que les yeux qu'on ferme voient encore ; qu'une telle mort est une sorte de martyre, car elle est l'accomplissement intégral du Devoir, « usque ad mortem », et que la communion persistante entre notre fils et nous se transformera un jour, bientôt, en réunion effective et définitive.
Une des dernières photos de Maurice sur le front




lundi 30 mai 2016

1916 : l'année « Verdun »

Maurice ETIENNE

Sous-Lieutenant au 367ème Régiment d'Infanterie


Chapitre VIII

1916 : l'année « Verdun »




Année 1916



2 Janvier 1916... [suite résumée des lettres de Maurice]. Après un joyeux réveillon de Noël à Nancy, il célèbre le Nouvel An à la popote de sa compagnie, fête rehaussée par de nombreux envois de Paris et de Grenoble (foie gras, chocolats, marrons glacés, fruits confits, etc.).
Maurice à Nancy

Le 1er janvier fut amusant. A minuit, les Boches poussèrent des Hoch colossaux et tirèrent une salve de crapouillots. Les Français ne répondirent rien sur le moment. Mais à midi, ils bombardèrent en règle un petit poste boche situé à 15 mètres de nos tranchées, avec des coquilles d’huîtres et des carcasses de poulet soigneusement raclées. Fritz n'osa pas se montrer tout d'abord. La fête se termina par une dégelée de grenades (Citron Foug) afin d'assaisonner les huîtres.

17 Janvier… Maurice obtient une permission de 10 jours que je viens passer avec lui à Paris. Janvier et février passent lentement, par un temps très froid, très humide ou neigeux, avec de grandes souffrances pour tous ceux qui sont dans les tranchées, et les repos sont rares au 368°. Les Boches montrent de l'activité et on est constamment alerté.

15 Mars… Maurice rend compte avec une satisfaction bien légitime du coup de main heureux qui valut à la 19° Compagnie du 368° les honneurs du communiqué et une citation à l'Ordre de la Brigade (voir citation in fine). Tout avait été préparé dans le plus grand secret et la surprise du coté boche fut complète. Les poilus, brillamment enlevés par les lieutenants Paulard et Etienne, enjambèrent les parapets alors que notre artillerie tirait encore sur les Boches terrés dans leurs cachettes. On fit de ces derniers un grand carnage, et les tranchées ennemies furent enlevées et nettoyées sur un front de 200 mètres.

Maurice fut en outre l'objet d'une citation individuelle à l'Ordre de l'Armée, car il tua de sa main deux Boches, dont un officier, qui refusaient de se rendre, et en fit un troisième prisonnier. Notre fils, cette fois, l'avait échappé belle, car en pénétrant dans la tranchée ennemie, il fut tiré à bout portant par un Boche qui avait simplement laissé son fusil au cran de sécurité. Maurice eut le temps de l'abattre de deux coups de revolver en pleine poitrine.

Le Général Joffre, qui se trouvait près de là, envoya de suite et directement ses félicitations à la Compagnie.

1er avril… C'est la date du décès de mon oncle, le Commandant Aimé Mathieu, né à Virieu-sur-Bourbe (Isère) en septembre 1839, ancien élève de l’École Saint-Cyr, Chevalier de la Légion d'Honneur, ancien maire de Virieu, mort subitement dans sa villa Marguerite, Promenade des Anglais à Nice. Le plus jeune d'une famille de six enfants, il avait tenu à conserver, bien que lui-même n'eût pas d'enfants, l'antique demeure des Glénat à Virieu. On trouvera en détail tout ce qui concerne cette famille et lui-même dans un album où mon oncle en a fait un historique très intéressant. Son intention était que cette propriété restât dans la famille, avec une foule de meubles anciens et curieux objets de souvenir. Mais il prit les dispositions testamentaires les plus directement opposées à la réalisation de ce désir. On dut vendre les deux maisons, jardin, parc, communs, etc... qui étaient depuis des siècles la demeure des Glénat. Ce fut avec une grande tristesse que les héritiers se résignèrent à cette solution. Mon oncle était un fervent du culte familial. Sa maison était restée un temple, un centre où il aimait à recevoir à tour de rôle tous ses parents. Il a consacré dix années de sa retraite à reconstituer la généalogie des Glénat, des Mathieu et des familles proches alliées.

Maintenant, il repose au cimetière de Virieu, à coté de nombreux ascendants, et sera probablement le dernier de la famille dans une région où les noms de Glénat et Mathieu étaient universellement connus et estimés. Les Mathieu à Romans, les Commandeur à Lyon, les Etienne à Paris, Les Lacuire et les Hermil un peu partout n'ont plus de point central de réunion.

6 Avril… Pour revenir à Maurice, il apprend que son ami Georges Robert est près de lui, en face de Pont-à-Mousson, sur la rive droite de la Moselle. Georges lui donne rendez-vous, mais Maurice qui est dans les tranchées et qui commande sa compagnie, ne peut s'absenter.
Sur la Moselle

Les permissions sont suspendues en raison des événements de Verdun et le Service Postal devient très irrégulier. Maurice, après ses dernières citations, est désolé de rester encore Sous-lieutenant à titre « dérisoire ».

21 Avril… Ils sont au repos et Maurice se donne une entorse, ce qui l'oblige à entrer à l'infirmerie. Cette vie monotone et inconfortable commence à peser lourd.

24 Avril… C'est la fête de Pâques, mais combien triste. Ils ont eu néanmoins leur messe en plein air. Maurice reçoit ce jour là des paquets de chatteries de maman et des Robert, ce qui dissipe un peu sa mélancolie.

1er Mai… Il est affecté à la 4° Compagnie de mitrailleuses, l'objet de ses plus ardents désirs. 
Maurice et les autres officiers du Bataillon


Il y retrouve deux très bons amis, les lieutenants Pinot et Bussienne. Du fait de cette mutation, ses conditions d'existence se sont heureusement modifiées. Sur 24 jours, il passe 12 jours aux tranchées et 12 jours au repos.

7 Mai… A coté de cette bonne aubaine, il a un sujet de désolation. Son excellent ordonnance, le fidèle Pouteau n'étant pas mitrailleur, n'a pu l'accompagner. Il est remplacé par un bon sujet, d'une classe supérieure mais peut-être moins débrouillard, nomme Bellouet, pépiniériste à Orléans. Pou le nettoyage, rien ne peut remplacer Pouteau qui brossait et astiquait tout et tout le temps, même les chaussettes.

3 Juin… Le 368°, dont l'effectif a fondu, est dissous et le peu qui en reste est réparti entre les 367° et 369°. Maurice est versé au 367° et reste au Bois-le-Prêtre.
Poste d'observation en réserve
 

14 Juillet… Notre fils voit sa permission remise aux calendes grecques. La Division va quitter le Bois-le-Prêtre pour une destination inconnue, mais la suppression des permes laisse supposer que c'est Verdun, où la lutte continue, furieuse. La photographie ci-après l'indique d'ailleurs.
Cuisine roulante en route pour Verdun

17 Juillet… La Division, fatiguée, va décidément au repos, écrit-il à sa mère. On va faire des sports, dont on a reconnu l'utilité. En réalité, il est déjà près de Verdun. Les permissions ne tarderont pas à être rétablies, et il pense pouvoir prendre la sienne vers la fin du mois, ce qui se réalise, du reste.

9 Août… Il rentre en permission et il trouve sa nomination à titre définitif. Comme la guerre traîne en longueur et qu'on piétine sur place, il sent s'agiter le cafard.

De son coté, Simone passe l'été chez les Robert dans leur campagne de La Tour de l'Orb.

17 Août… Maurice m'écrit pour me dire qu'en rentrant de perme il a été acheminé sur Verdun avec sa Division. Le Général Lebocq, en procédant à la reconnaissance du front, s'est fait amocher. C'est un enfer de mitraille. Il tient Maman dans l'ignorance de la situation.

3 Août… Il en fait part à Maman après les premiers grands combats qui, en épargnant relativement le 367°, ont gravement éprouvé le 369°. Il est sur les pentes de Vaux-Chapitre. Il est trempé par des pluies continuelles et il y a gagné un gros rhume. Il dort toutes les fois qu'il le peut, car il tombe de fatigue après les effroyables luttes qu'ils ont eu à soutenir. On ne trouve rien à boire que du Champagne qu'on fait venir de Bar-le-Duc.

Il vient d'apprendre la mort glorieuse de Pierre Capdepon, presqu'un enfant, il n'avait que 18 ans, tué dans la Somme, à Maurepas le 16 août comme Aspirant dans les Chasseurs à pied. Pierre, un véritable héros, s'était engagé à l'âge de 17 ans pour venger son frère Jean tué dans les Vosges, et avait fait un stage à l’École Saint-Cyr. C'était mon neveu à la mode de Bretagne.

7 Septembre… Maurice est toujours dans le même coin, où il est soumis à un marmitage intense. Le moral des poilus est étonnant et on n'a plus de craintes à avoir du côté de Verdun. Il est vrai que la grosse offensive de la Somme n'a pas peu contribué à cet heureux résultat.

11 Septembre… Il quitte cet enfer et pousse un long soupir de soulagement. Ouf, c'est fini. Le voilà maintenant au repos complet près de Bar-le-Duc. Sa Division s'est admirablement comportée, sans perdre un pouce de terrain. Elle a pris 1500 mètres de tranchées près du Fort de Vaux, et fait de nombreux prisonniers, capturé beaucoup de mitrailleurs. « Le Boche n'existe plus » dit-il dans son enthousiasme. Quant à lui, il est resté un peu sourd après cette terrible canonnade ininterrompue.
Pétain, le général vainqueur de Verdun

19 Septembre… Pendant la relève, Maurice s'échappe en bombe et vient passer deux jours auprès de sa mère à Paris. On leur avait promis quinze jours de repos après Verdun, mais au bout de six jours pendant lesquels ils furent embarqués deux fois, on les renvoya dans les tranchées, non loin de Lunéville, vers Rambermesnil-Aménoncourt, face à Avricourt, contre la forêt de Paroy. C'était un secteur de tout repos, où il tombait un obus tous les trois jours. On est à 1200 mètres des boches ; les guetteurs sont assis à l'extérieur du poste, en fumant leur pipe. Leur consigne est de veiller à ce que les boches ne viennent pas faucher l'herbe dans l'intervalle neutre, ou y faire paître leurs vaches.

Là, il apprend que son cousin, le Lieutenant d'Artillerie René Lacuire, vient d'être légèrement blessé, peut-être, dit Maurice, par un éclat d'obus français. C'est que, depuis Verdun, il en veut à nos artilleurs qui tiraient fréquemment sur notre Infanterie.

25 Septembre… Le secteur est toujours d'un calme parfait. On déjeune en plein air, au clair et on se promène à toute heure sur les parapets.

6 Octobre… Ils n'ont pas changé de secteur mais voici les premiers symptômes de l'hiver et on patauge dans la boue. La Division a reçu des nègres en renfort.

26 Octobre… Il conduit dans un centre d'instruction sa compagnie, dont beaucoup de bleus de la classe 16 ne connaissaient qu'imparfaitement le service des mitrailleuses.

Octobre, Novembre et Décembre se passent dans la neige et la boue, avec peu d'activité et encore moins de confortable. Les nègres sont frigorifiés, mais ils ne se conservent pas mieux pour cela. Codet est toujours dans un hôpital à Troyes. Le Capitaine André Hermil est dans la Somme.

10 Décembre… Maurice prend une permission supplémentaire de quelques jours.

27 Décembre… Il rentre à sa Compagnie le 24 décembre, pour le réveillon, qui fut joyeux, comme d'habitude. Il a reçu de Grenoble d'excellents chocolats de Peloux-Payer envoyés par Madame Émile Clément, et des fondants expédiés par Maman, ce qui lui aide à traverser la période des fêtes. L'Administration lui fournit des bottes en caoutchouc, imperméables mais peu solides, qui sont de première nécessité car la boue argileuse qui constitue le fond des boyaux est merveilleusement apte à conserver l'eau du ciel.

28 Décembre… Il envoie à Maman ses souhaits de bonne année. Il espère que le 1er janvier 1918 nous trouvera tous réunis, mais sans trop y compter !!! L'année 1917 nous réservait la tragique catastrophe.

Quant à Maurice, il dit avoir avoir un moral en acier chromé et il se réjouit de prendre une grande permission régulière au milieu de janvier.

31 Décembre… Situation inchangée. Maurice s'est commandé une superbe paire de bottes en cuir jaune, lacée et montant jusqu'au genou. Il en augure le plus bel effet pour sa permission.


Le 31 décembre, Madame Quiquandon, propre tante de ma femme, née Salviany, est décédée Hôtel Franquières à Grenoble, à l'âge de 96 ans. Elle était la grand-mère de nos cousins Chollier.

dimanche 29 mai 2016

1915 : la première année de guerre

Maurice ETIENNE

Sous-Lieutenant au 367ème Régiment d'Infanterie


Chapitre VII

1915 : la première année de guerre




Année 1915



Janvier 1915... [suite résumée des lettres de Maurice].

Première piqûre, qui le rend assez malade pendant deux jours. Deuxième piqûre sans fièvre. En ce qui concerne leur alimentation, une instruction ministérielle prescrit de leur donner du hareng ou de la morue, deux jours sur trois, afin d'épargner le bétail.

Maurice se fait proposer, soit pour officier d'Infanterie de Réserve, soit pour officier d'Administration. A cet effet il réclame de toute urgence à sa mère un extrait de son casier judiciaire n°2, un certificat de bonne vie et mœurs et des extraits de ses diplômes de Licencié en Droit et de l’École des Sciences Politiques. Son dossier doit être établi pour le 25 janvier.

Il prend tous les quinze jours de petites permissions sous le manteau de la cheminée, pour venir à Paris.

Le 12 février... il reçoit de Paul Guéneau, de Lyon, un imperméable en soie spéciale comprenant pèlerine, couvre-képi, etc. très précieux contre la pluie.

Le 25 février... sa santé se ressentait encore des fatigues antérieures et du manque de confort actuel. Aussi, est-il admis à l'Infirmerie du Dépôt, puis à l'Hôpital Temporaire n°32, service du Docteur Girard, de Sens, pour une otite qui le fait beaucoup souffrir.

Le 19 mars... il sort enfin de l'Hôpital, son otite guérie sans opération. Il appréhende de partir de suite, faible comme il est, car on doit envoyer au front un détachement de 400 hommes pour remplacer en nombre égal des soldats du 368° qui viennent de sauter dans l'explosion d'une mine. Mais sa proposition pour officier la fait maintenir provisoirement au Dépôt.

Le 15 avril... Maurice souffre de l'estomac depuis quelques temps. Il a cessé temporairement du fumer et se nourrit de pâtes. Il loue une chambre à raison de 20Frs par mois. Il va rendre visite au grand-père Boige qui lui a fait un parfait accueil et lui offre un excellent déjeuner, qui le change des harengs (hors d’œuvre, pâtes, côtelettes aux petits pois, poulet, salade, gâteaux, etc.)

Fin avril... en attendant le résultat de sa proposition pour officier, il est nommé sergent et appelé à faire l'instruction des Bleus de la classe 16, ce qui le distrait et lui plaît même beaucoup. A Sens, il se distingue avec son escouade en éteignant un incendie.

Début mai... il passe un premier examen éliminatoire en vue de sa proposition pour officier de Réserve. Son Commandant lui pose les deux questions suivantes :
1/- surface du cercle ???
2/- Formation de l'unité allemande
Très brillant sur la première, il montra beaucoup de fantaisie et d'originalité pour la seconde. Il est juste de dire que l'une et l'autre des questions n'avaient qu'un rapport lointain avec le service des tranchées. Maurice est retenu comme admissible.

Le 14 mai... avec le printemps, les conditions matérielles de la vie se sont beaucoup améliorées. L'examen général pour officier de réserve approchant, il se fait envoyer un certain nombre de livres. De mon coté, je le recommande à l'un de mes anciens subordonnés du front, la Capitaine Cassanade, officier d'ordonnance du Général Commandant la Subdivision, Président du Jury des examens. L'examen de Maurice se déroule d'ailleurs dans de bonnes conditions, et il eut d'excellentes notes.

Le 20 juin... notre fils fait ses préparatifs pour se rendre avec ses hommes au camp d'Estissac, en vue de manœuvres à exécuter dans cette région.

Le 28 juin... il reçoit la nouvelle de la mort de son cousin Jean Capdepon, âgé de 30 ans, Lieutenant aux Chasseurs Alpins, tué le 21 juin 1915 à la tête de sa section d'une balle en plein cœur à Metzeral dans les Vosges. Jean avait déjà été grièvement blessé en Alsace en même temps que Maurice.

Il apprend également que sa proposition pour officier n'avait pas abouti. J'avais bien écrit au Général Margot, Directeur de l'Infanterie, pour lui recommander Maurice, mais ma lettre arriva trop tard. L'échec provient du défaut d'ancienneté dans le grade de sergent, la barre ayant été tirée juste au-dessus du nom de mon fils, malgré les bonnes notes obtenues, et dont j'obtins confirmation par la voie du Général.

Dans le même temps, Maurice reçoit l'ordre de quitter Estissac et de se rendre à Sens, en vue d'un départ prochain au front.

Le 1er Juillet... Maurice part pour Sens, extrêmement regretté par les jeunes recrues qu'il avait instruites et qui demandaient en masse à partir avec lui. Il a le temps de faire un saut Paris pour ses adieux à Maman. Il sait qu'il est affecté à la 20° Compagnie du 368° du Bois-le-Prêtre, Quart de Réserve, secteur postal 84, à l'ouest de Pont-à-Mousson.

Le 3 Juillet... il quitte Sens et rejoint sa compagnie, toujours comme sergent. Le secteur est calme pour le moment.

Le 5 juillet... Maurice paraît satisfait. Les conditions matérielles sont bonnes. Ce jour là, ils ont déjeuné avec du homard sauce mayonnaise et une grosse omelette. Mais l'eau est détestable et il se fait envoyer du permanganate de potasse pour la purifier. Il est heureux de rencontrer son cousin, le Lieutenant du Génie André Hermil, au cœur de la forêt de Puvenelle, et le lendemain il tombe dans les bras de son meilleur ami, le Médecin aide-Major Henri Codet. Tous les trois déjeunent ensemble au fond du Bois-le-Prêtre.
Vue du sommet du parapet d'une tranchée de première ligne ; tranchées ennemies à 40 mètres


Cela commence à chauffer dans le secteur. Maurice a eu une grosse déception de ne pas être nommé Sous-lieutenant, mais au lieu de se décourager il se promet de « faire l'impossible pour gagner en face de l'ennemi le galon qui lui a été refusé une première fois à l'intérieur. » 
Maurice dans la tranchée, sous la croix


Le Bois-le-Prêtre est un endroit malsain. Les pertes récentes y ont été énormes, et malgré un gros renfort amené par Maurice, on n'a pu reconstituer qu'un bataillon à compagnies réduites. On commence à se rendre compte que la campagne sera longue.

Le 13 Juillet... on est toujours convenablement approvisionné en vivres mais Maurice réclame des cigarettes. Ils ont eu à soutenir de très rudes attaques. L'effort boche commence à se briser de ce coté. Notre fils signale la discordance de la réalité avec les affirmations des communiqués officiels.

Le 19 juillet... le 368° est redescendu du Quart de Réserve, à l'effectif de 400 hommes, et on l'a reconstitué à un seul bataillon. Son Capitaine, Vannier, ne lui inspire pas grande confiance. C'est un comptable au Comptoir Général d'Escompte.

Au contraire, il apprécie beaucoup son chef de Bataillon, le Commandant Maréchal. Le chef d’État-Major est le Commandant Guerrier, qu'il a connu à Trégastel. Le Colonel Eberlé ne se montre pas souvent.

La Brigade est commandée par le Colonel Florentin, avec qui il s'est toujours bien entendu et qui est la bravoure faite officier.

Il ne cesse de pleuvoir, les tranchées sont pleines d'eau, et on ne peut dormir une heure. On mange ce que l'on peut, et froid. Il faut constamment veiller aux marmites et torpilles.

Le 24 Juillet… le régiment est au repos dans la forêt de Puvenelle, après douze jours des plus pénibles. Maurice retrouve André ainsi que Codet, qui lui offre un gîte et d'excellents repas. En descendant du Bois-le-Prêtre, son capitaine l'a proposé pour Sous-lieutenant et il exulte. Son chef ignorait la proposition antérieure, « j'ai donc l'illusion de croire que c'est dû à mon seul mérite. », écrit Maurice.

Le 27 Juillet… le régiment remonte dans les tranchées. Il ne cesse de pleuvoir et Maurice réclame à grands cris son imperméable et sa montre. Il se porte très bien, malgré la pluie diluvienne, et il a gagné un appétit d'ogre dans cette vie au plein air. Il envoie des bagues d'aluminium à sa mère et ses sœurs.

Le 1er Août… il est toujours aux tranchées, entre Fey-en-Haye et Quart-en-Réserve. Il pleut sans discontinuer. Le régiment sera relevé demain et envoyé pour six jours en seconde ligne.

Le 4 Août… il apprend, ce jour là, sa nomination au grade de Sous-lieutenant à titre temporaire, à dater du 29 juillet. Il est affecté à la 19° Compagnie du 368°, même secteur. Il écrit cette nouvelle de Pont-à-Mousson où il est allé s'équiper. Il réclame d'urgence des effets.

Le 5 Août… le Sous-lieutenant Maurice Etienne est aux anges. Outre un bon mandat qui courrait depuis quelques temps après lui, il touche son indemnité de premier équipement, 650 Frs, qui lui semble une fortune. Il s'équipe à Pont-à-Mousson avec modération, car les Mussipontins, sous prétexte de bombardement, majorent sérieusement leurs prix. Il réalise néanmoins l'objet de ses rêves depuis le début, l'achat de deux articles de luxe « un stylo et un rasoir Gilette. » En même temps, il reçoit de sa mère du linge et une montre. La vie d'officier lui paraît superlativement bonne. Plus de fusil, ni de baïonnette, ni de harnais qui écrase le dos. Mais ce qu'il apprécie par-dessus tout, c'est un ordonnance. Il a eu – de ce coté – la main heureuse. Il est tombé sur un brave auvergnat nommé Pouteau, le plus dévoué et le plus débrouillard des hommes. Ce dernier – qui a déjà enterré deux sous-lieutenants – vient d'en expédier un troisième, blessé, sur Lyon. Maurice espère que la Providence trouvera ce compte suffisant pour un seul ordonnance.. Du reste il y a beaucoup d'auvergnats dans sa compagnie et les autres soldats les appellent « les Alliés », leur déniant ainsi la qualité de français. La compagnie ne compte que 110 hommes, au lieu de l'effectif normal de 200 hommes et plus.
Le soldat Pouteau, nommé ordonnance de Maurice

Tous les officiers de son Bataillon sont des réservistes à l'exception du Commandant Maréchal. Son nouveau capitaine est – dans le civil – un placier en gros, aimable mais peu militaire. Leur moral est médiocre. Quant à lui, toujours optimiste, il essaie de réchauffer cette atmosphère, mais – in petto – il reconnaît que la situation sur le front, la vraie, n'est pas toujours celle que vantent les journaux. Il ajoute que ses collègues, malgré tous les ordres ministériels, ont dans le voisinage leurs épouses ou assimilées.

Enfin, par malheur et comme étant le plus jeune de grade, il remplit les fonctions de chef de popote, situation peu enviable, car peu dans ses cordes, alors que les cuistots des officiers ont gravement besoin d'être surveillés.

Il a reçu une lettre de Vezzani qui s'est fait verser dans une usine à l'intérieur. Il le prévoyait.

Le 8 Août… il prévient Maman qu'à dater de ce jour toutes les lettres du front devront être remises ouvertes ; il ne pourra donc plus relater que des banalités. Mais le but de cette mesure sera difficilement atteint. Car avec la logique française, on donne en même des permissions, et les permissionnaires vont se charger du transport des lettres.
Ils montent aux tranchées.

Le 10 Août… La pluie fait rage. Les 3 kilomètres de boyaux de communications ont – dans le fond – 40 centimètres d'eau. Lui-même a un abri assez confortable à l'épreuve des projectiles de calibre moyen. On va bientôt les mettre au repos dans la forêt de Puvenelle, et il pourra finir de s'habiller et de s'équiper.

Le 12 Août… Maurice vient de recevoir d'Alger, par les soins de Magdeleine, un paquet soi-disant de linge, qui contient en réalité d'excellents cigares. Ils ont un gros succès auprès des membres de la popote. Depuis quelques temps, les Boches ne sont pas sages, et on médite de leur infliger une correction.

Le 13 Août… Dans les tranchées, on a de l'eau jusqu'aux genoux. L'Autorité a rapporté la décision concernant l'ouverture des lettres, de crainte de mécontenter les poilus. En outre, ces derniers qui depuis 40 jours n'ont pas vu une seule maison, murmurent et réclament que leur prochain repos ait lieu dans un village français, et non dans des paillotes nègres, au fond d'un bois. L’Autorité leur donne satisfaction, car il importe de ménager le moral des soldats si durement éprouvés.

Maurice apprend qu'Henri Crépey a été versé dans l’Artillerie, arme moins éprouvée que l'Infanterie.

Le 15 Août… A l'occasion de la fête de l'Assomption, il assiste à une messe en plein air, près de l'Auberge St. Pierre. La cérémonie est dénuée de tout luxe. Les bougies n'ont rien voulu savoir pour rester allumées, et la toile de tente qui servait de nappe d'autel s'est envolée deux fois pendant le Saint-Sacrifice. La fenêtre à gauche de la tête du prêtre, sur la photo, est celle de la chambre de Maurice au cantonnement.

Le 18 Août… Magdeleine, qui est à Alger auprès de son beau-père le Général Hanoteau, Gouverneur de la ville, lui fait savoir qu'elle est convalescente d'une forte fièvre typhoïde. En même temps, sa belle-mère s'est cassée la jambe en tombant dans un escalier de leur villa officielle et garde le lit. Tout s'est bien passé, grâce aux bons soins du Docteur Benhamou, Professeur-adjoint à la Faculté. Nous n'avions été prévenus de rien.

Le 20 Août… le 368° arbore pour la première fois le casque d'acier, qui parut d'abord un peu lourd, mais semble diminuer dans de fortes proportions la fréquence ou la gravité des blessures à la tête. Codet s'est fait évacuer sur un hôpital pour fatigue généralisée.

Le 25 Août… Maurice prend sa première leçon d'équitation avec André Hermil, sur un vieux cheval de cuisine roulante.

Le 30 Août… La Division, la 73° du Général Lebocq, a été relevée toute entière et ramenée au repos en arrière du front, à proximité de Nancy. Elle a besoin d'être retapée, matériellement et moralement, après une année passée en luttes continuelles et acharnées au Bois-le-Prêtre.

Maurice date ses lettres de Liverdun où il se trouve délicieusement bien. Il profite de cette villégiature pour canoter et se perfectionner dans l'équitation.
Maurice à Liverdun, au premier plan

Le 7 Septembre… Il est au repos, remettant ses hommes en mains par de fréquents exercices. Depuis le 2, il est en possession d'un superbe uniforme neuf bleu horizon, et d'un imperméable, objet suprême de ses désirs.

Le 12 Septembre… le 368° quitte Liverdun pour une destination inconnue, qui ne sera probablement pas le Bois-le-Prêtre, dit-il à sa mère.

Le 22 Septembre… (lettre écrite à moi) Des camions automobiles viennent de les enlever inopinément et de les transporter à pied d’œuvre, c.a.d. à La Croix des Carmes et au quart de Réserve. La vie dure va recommencer, mais il ne faut pas le dire à Maman, à qui il raconte qu'il est toujours au repos.

Le 25 Septembre… De son coté, on prépare un fort coup de torchon qui permettra d'utiliser les travaux du Génie préparés par le Lieutenant André Hermil. L'attente du signal d'exécution fait une drôle d'impression à fleur de peau.

Depuis une quinzaine, Maman et ses sœurs sont à Prudhomme. Maurice continue à leur laisser croire qu'ils sont toujours à Liverdun.

Le 26 Septembre… L'attaque projetée, subordonnée aux événements de Champagne, parait de jour en jour plus probable. Les hommes, à qui on a lu la circulaire du Général Joffre, sont convaincus que ça ira et leur moral est remarquable.

Malgré sa confiance en sa bonne étoile, Maurice prévoit le pire. En m'écrivant, il me fait une sorte de testament. D'abord un aperçu de sa situation financière, actif et passif, après envoi de sa solde à Maman. Il a 80 Frs sur lui, une jolie montre en argent au poignet et un stylo. S'il est tué, réclamer sa belle cantine neuve qui renferme pas mal d'effets personnels, et surtout son Gilette. Il laisse Maman dans l'ignorance de sa situation géographique et de l'attaque en préparation.

Le 4 Octobre… L'attaque n'a pas encore eu lieu, mais André Hermil a vendu la mèche, et Maman sait que Maurice est remonté dans les tranchées. A la date du 4 octobre, Maurice obtient la Croix de Guerre et une bonne citation à l'ordre de la Brigade pour être allé chercher, de jour, à 30 mètres des réseaux de fil de fer ennemis et avoir ramené dans nos lignes un blessé allemand (voir citation in fine).
Un coin, à Fay-en-Haye

Le 7 Octobre… l'attaque est ajournée sine die.

Le 9 Octobre… Grâce à la Croix de Guerre et à l'intervention du Général Roques, son commandant d'Armée, il obtient une permission de dix jours pour Paris.
Maurice (sous la croix)

Le 20 Octobre… A son retour, et jusqu'au 1er janvier 1916, Maurice se plaint du froid, de la neige, du désœuvrement, de l'ennemi, pendant ces longues journées et ces interminables nuits dans les tranchées, le tout entrecoupé de quelques rares repos, dont un passé pour l'instruction à Jaillon, près de Liverdun.

Toutefois, sa santé se maintient bonne, sauf « un léger rhumatisme sous le petit doigt du pied gauche, une bagatelle. »


En somme, l'année 1915 lui a plutôt été favorable. On est dans l'attente d'événements militaires importants, dès que le temps le permettra.