vendredi 13 mai 2016

1905-1909 : fixés à Paris, et les enfants qui grandissent

Maurice ETIENNE

Sous-Lieutenant au 367ème Régiment d'Infanterie


Chapitre IV

1905-1909 : fixés à Paris, et les enfants qui grandissent


Année 1905

Pendant ce temps, je prenais mon service à l’État-Major du 6° Corps d'Armée, 2e Bureau, sous les ordres directs du Commandant de Margerie, officier de premier ordre, disgracié comme moi par le Général André.

Le Chef d’État-major était le Colonel Maitrot, devenu général et écrivain militaire connu. Je reçus le meilleur accueil et n'eus qu'à me féliciter de mon nouveau poste. Je m'installai à Châlons en garçon, laissant ma famille à Paris pour le motif suivant : avant de prendre sa retraite, le Général Faure-Biguet avait obtenu du Général Florentin, Grand Chancelier de la Légion d'Honneur, la promesse de me prendre auprès de lui dès que le poste de Chef de Cabinet deviendrait vacant. Persuadé que cet espoir se réaliserait bientôt, je ne voulais pas entreprendre un double déménagement. Je venais voir fréquemment ma famille qui continua son existence laborieuse au milieu de nos relations.

Le Commandant Etienne accompagne le Général Florentin à une inauguration aux Tuileries
 Le 25 mars, nous eûmes la douleur de perdre Mme. Vve. Édouard Vidil, née Hippolyte Salviany, propre tante de ma femme, chez qui cette dernière vivait avant son mariage. Mme. Vve. Édouard Vidil était une femme d'une distinction remarquable, d'une bonté et d'un jugement parfaits, faisant le plus noble, le plus généreux et le plus généreux usage d'une fortune considérable. Elle habitait 2 rue de France, 1er étage. Sa mort fut une très grande perte pour les pauvres de Grenoble et pour toute sa famille.

J'ai aussi à relater une bien cruelle épreuve pour une famille déjà douloureusement frappée. Notre cousin Louis Capdepon, négociant à Lyon, mourut subitement au mois de mai à l'hôtel Central de Paris où il était de passage. On se rappelle que sa femme, Marie Capdepon, était morte subitement en 1898. Capdepon laissait cinq enfants orphelins dont aucun n'avait encore une position.

Ce fut au milieu de ces deuils et de l'incertitude de ma situation militaire que l'été se passa. En raison de ma conviction qu'un changement aurait lieu pour moi à l'automne, je donnai congé de mon appartement de l'avenue de Tourville le 15 juillet, et notre mobilier fut engerbé provisoirement dans un deux pièces du rez-de-chaussée du même immeuble.

Toute ma famille alla passer trois mois à Mondorf, petite station thermale du Grand Duché du Luxembourg, où Maurice la rejoignit. Ce furent des vacances très gaies, avec beaucoup de distractions et de relations nouvelles. Les miens firent des excursions charmantes, dont une à Trèves et l'autre à Metz.

Le 30 septembre, Maurice dut reprendre le chemin du Rondeau, en passant par Reims où il s'arrêta une demi-journée, et que je lui fis visiter. Il admira beaucoup la splendide cathédrale et la vielle église de St. Rémy.

Maurice, à 15 ans

Moi-même, le 8 octobre, je me rendis à Luxembourg pour ramener ma femme et mes filles. Nous y passâmes une journée et reçûmes une hospitalité écossaise chez Madame David. De là, nous partîmes pour Paris. Ma belle-sœur, Madame Keisser, nous avait retenu deux chambres dans une pension de famille très convenable tenue par Madame Poizat, 16 rue St. Romain. La nourriture y était bonne et la société bien composée. Ma famille y passa deux mois et, parmi les personnes présentes, elle se lia avec une jeune américaine, charmante, Miss Laure de Beauregard-Larendon, surnommée Doucette à cause de l'aménité de son caractère, d'origine canadienne française, l'un de ses ascendant direct étant le Général de Division de Beauregard, tué au Canada pendant la guerre de 7 ans. Son domicile était à la Nouvelle Orléans en Atlanta. Nous continuons à nous écrire fréquemment.

Le 10 décembre il survint deux événements importants, l'un heureux, l'autre triste.

En premier lieu, la place que j'ambitionnais à la Grande Chancellerie devint vacante et, sur la demande du Général Florentin, je fus nommé attaché à la personne du Grand Chancelier, pour entrer en fonctions le 25 décembre. Nous devions être logés au Palais même, gratuitement, dans un gentil pavillon qui fut aménagé très confortablement. Je quittai avec quelque émotion l’État-Major du 6° Corps où j'avais recueilli de nombreuses sympathies, ainsi que la ville de Châlons où j'avais été si cordialement reçu par les familles de deux camarades d’École, Monet, Ingénieur en Chef des Ponts et Chaussées, et Borgolz, Chef de Bataillon du Génie.

En même temps, je recevais à Châlons un télégramme de Grenoble m'annonçant que la santé de mon beau-frère Joseph Salviany, très précaire depuis un an, devenait très mauvaise et qu'on pouvait redouter un dénouement fatal. Ne pouvant m'absenter, je prévins Madame Keisser et ma femme qui se rendirent immédiatement auprès de leur frère, 2 cours St. André à Grenoble. Après huit jours d'angoisse, la crise fut conjurée. Mais il resta dans la circulation un caillot de sang qui se fixa dans la jambe droite du malade, au haut du mollet. Il fut impossible de s'en débarrasser et le membre flétrit. Il faudra se résoudre à lui couper la jambe, au mois de janvier.

Au mois de décembre, j'ai encore à signaler le mariage de notre cousin Antoine Clément, Greffier en Chef du Tribunal civil de Grenoble, avec Mlle. Marguerite Thorrand (1886-1918), fille de l'entrepreneur bien connu. Le jeune ménage eut cinq enfants, deux fils et trois filles.

Quant à nos fillettes, ma femme, en quittant Paris, dut abandonner la pension de famille et les mettre provisoirement pensionnaires au Cours Désir où elles suivaient des cours depuis la rentrée d'octobre. J'ai omis de relater qu'au mois de juin 1905, ma fille Magdeleine avait obtenu le Diplôme du Brevet simple, avec grand succès, au Cours Bertier qui ne préparait pas au-delà.

Le 26 décembre, j'allais chercher ma femme à Grenoble et la ramenais à Paris, Hôtel d'Orléans, rue Jacob, où nous descendions en attendant que les réparations de notre pavillon fussent terminées.



Année 1906


Quant à Maurice, les mathématiques continuaient à lui répugner fort et il aspirait à rentrer à Paris depuis qu'il nous y sentait définitivement fixés. Comment ne réussissait-il que médiocrement au Rondeau, bien qu'il eût fait de notables progrès dans la branche Littérature ? Alors, je me décidai à le rapprocher de nous dès le premier février, et à le mettre comme pensionnaire au Lycée Louis-le-Grand, toujours en classe de mathématiques.


Concernant nos enfants, je n'ai rien de particulier à signaler pendant la période scolaire. Ils allaient assidûment jouer au Luxembourg. Nous donnâmes une matinée dansante à leurs amis et amies.

Je ne veux pas laisser sous silence la mort de la cuisinière de notre famille, Marie Genon, dite Marie de Rives, décédée dans le courant du printemps à l'âge d'environ 77 ans. 


Entrée au service de mon père, Notaire à Rives, au moment de son mariage le 1er janvier 1855, elle ne savait ni lire, ni écrire, ni faire la moindre cuisine. En peu de temps, grâce à une intelligence et une application remarquables, elle devint excellente cuisinière et la plus dévouée des servantes. Elle rendit à ses maîtres des services inappréciables par son économie, son honnêteté, son savoir-faire merveilleux, ainsi que son tact pour recevoir les clients. Ayant vu naître et soigné tous les enfants de mes parents, elle nous tutoyait et nous morigénait, toujours pour notre plus grand bien. Elle faisait partie intégrante de la famille, partageait nos joies et nos peines. En 1881, à la mort de notre père, et en 1882, à la mort de notre mère, elle se prodigua pendant leurs douloureuses maladies. Nos deux jeunes sœurs restées seules, elle leur servit de chaperon, presque de mère. En 1885, ma sœur Gabrielle ayant épousé le Docteur Hermil, Marie entra à leur service à Grenoble. Après le décès du Docteur Hermil en 1891, elle continua ses soins dévoués auprès de sa veuve et de ses deux jeunes enfants. Elle accompagna ma sœur à Antibes, à Cannes et à Nice. Elle travailla jusqu'à son dernier jour et mourut après 57 ans et demi de services ininterrompus dans notre famille. Nous la pleurâmes, et mon plus grand regret fut de n'avoir pu obtenir pour elle l'une des récompenses du prix Monthyon, à l'Académie. Elle repose maintenant au cimetière de Nice. Elle avait voué son affection toute particulière à mon fils Maurice, quelle gâtait à outrance pendant les vacances. Elle avait réalisé de grosses économies qu'elle laissa à ma sœur, Madame Hermil.

Mme. Vve. Edouard Vidil, née Salviany
Au mois de juin, je représentai, comme tous les ans, le Grand Chancelier à la cérémonie de la Confirmation des élèves de St. Denis. J'y rencontrai pour la première fois Mgr. Amette, coadjuteur du Cardinal Richard. Je déjeunai en face de lui, à coté de la Surintendante, Mme. Ryckbusch, femme d'une haute distinction et d'une grande valeur. Au dessert, je levai mon verre en l'honneur du futur Cardinal avec qui je conserve toujours des relations très affectueuses. Mgr. Amette (décédé en 1920) joignait à un robuste appétit une affabilité exquise, un esprit d'à-propos et de répartie charmant, une facilité d'improvisation et d'élocution remarquable. Normand très fin, très libéral en même temps que très pieux, il savait faire aimer la religion. Il se prodiguait beaucoup de sa personne malgré un état de santé un peu précaire et jamais il ne manqua, quand il le put, de venir donner lui-même la confirmation à St. Denis, seul établissement de l’État où il pût pénétrer durant cette période si troublée pour l’Église. Il savait que la bouderie, cousine germaine de la rancune, n'est ni agréable à Dieu, ni habile auprès des hommes.

Dans les mêmes conditions, à Ecouen et aux Loges, maisons d'éducation de la Légion d'Honneur situées en Seine-et-Oise, je fis la connaissance du nouvel évêque de Versailles, Mgr. Gibier, prélat éloquent, libéral, plein de feu et de zèle. Chaque confirmation, pendant huit années, j'eus l'occasion d'admirer cet éminent prélat.

Le 25 juillet, eut lieu en l'église St. Jacques du Haut-Pas, le mariage de notre nièce Adèle Keisser avec le jeune Charles David qui venait d'obtenir le diplôme d'Ingénieur de l’École Centrale de Paris. Ma nièce avait 25 ans, son mari 24. Comme le père de la mariée était décédé quelques années auparavant, c’est moi qui conduisit Adèle à l'autel. La cérémonie fut suivie d'un déjeuner au café Voltaire, place de l'Odéon. La veille, j'avais donné un grand dîner à la maison. Les jeunes époux durent bientôt quitter Paris pour se rendre à Castres, où le jeune ingénieur allait accomplir une année de service, comme Sous-lieutenant au 9° d'Artillerie.


Les vacances approchaient. Comme nous n'avions pas vu ma propre famille depuis 2 ans, nous nous résolûmes de nous réunir dans une grande maison de campagne, à Arvillard (Savoie), tout près d'Allevard. Il régnait une sécheresse intense et une chaleur tropicale. Les vacances, néanmoins, furent excellentes dans ce pays très boisé où les points d'excursion abondent.

Nous avions décidé de mettre Maurice en 1ère B (Latin-Langues), les mathématiques n'étant décidément pas son fait. Mais la connaissance d'une langue vivante étant indispensable, Maurice choisit l'allemand qu'il étudia avec fruits sous la direction éclairée de son oncle, Théophile Lacuire.

Dans le courant de septembre, il survint à ma fille Magdeleine un accident qui aurait pu avoir de fatales conséquences dans ce pays désert de tout médecin sérieux. En courant avec ses cousins, elle arriva, sans y prendre garde, au sommet d'un talus de prairie très raide, fut entraînée par son poids tout le long de la pente et se reçut sur la tête en arrivant en bas. Il fallut la transporter à la maison pendant un assez long trajet, et elle resta plusieurs heures dans un coma inquiétant. Le médecin de La Rochette, appelé, n'y entendait pas grand-chose, et personne n’était bien expert dans la pose des sangsues. Enfin, Magdeleine s'en tira grâce à la vigueur de sa constitution, mais pendant 24 heures, elle resta plongée dans un hébétement absolu, ne cessant de répéter « je suis raide, je suis paf. »

Comme Arvillard était assez près de Tencin, nous allions parfois tenir compagnie à mon pauvre beau-frère Joseph Salviany, amputé, qui y possédait une petite maison de campagne.

Vers la fin septembre, nous eûmes la douleur de perdre ma tante, veuve de feu Auguste Etienne, le frère aîné de mon père, décédée chez sa fille Madame Émile Clément, 4 quai des Allobroges à Grenoble, à l'âge de 88 ans.

En octobre, Maurice rentra au Lycée Louis-le-Grand en 1ère B. C'était l'année de la première partie du Baccalauréat. Il y réussit très bien et occupa les premières places en composition française, en latin, et même en mathématiques. En histoire, il était très irrégulier, tantôt premier, tantôt dernier. Naturellement en retard pour les langues vivantes il prit d'excellentes leçons d'un répétiteur. Ses seules difficultés, comme toujours, furent avec les répétiteurs d'études pour qui il manquait de déférence et qui le lui rendaient en retenues.

Outre le tennis, il inaugura le régime des sports les jeudis et dimanches avec son ami Codet. Son premier pas eut lieu en novembre et il gagna un prix dans une course à pied. Il avait emporté de la maison un pantalon usagé qu'il coupa au dessus des genoux pour s'en faire une sorte de culotte sportive. On chercha longtemps le pantalon mystérieux, disparu. Puis, ce fut le tour du ballon ovale et bientôt notre fils acquit au rugby une réputation qui devait aller en grandissant encore.

Magdeleine continuait au Cours Désir sa préparation au Brevet Supérieur. Outre ses leçons de piano avec Mlle. Schaefer, elle suivait l'excellent cours de dessin de M. Yan d'Argent qui lui enseigna remarquablement les principes de l'aquarelle.

Vers le milieu de décembre, les nouvelles de la santé d'oncle Joseph redevinrent mauvaises et ma femme se décida à se rendre à Grenoble où elle descendit chez Édouard Vidil. L'état ne parut pas empirer, tout d'abord. Ma femme avait passé avec son frère toute la journée du 31 décembre, puis était allée dîner le soir en ville. Oncle Joseph s'était levé et avait tout organisé pour bien recevoir sa sœur, le lendemain, premier jour de l'an. Soudain, à 9h du soir, il se sent au plus mal et meurt au bout d'un quart d'heure des suites d'une congestion cérébrale, due sans doute à une embolie. Ma femme, avisée de suite, ne put arriver qu'après le décès.

Joseph Salviany

Année 1907


Les obsèques eurent lieu le 2 janvier, et le corps fut inhumé dans la sépulture Salviany, cimetière St. Roch à Grenoble. Charles David et moi étions présents.

Mon beau-frère était âgé de 47 ans, célibataire et rentier. Avec lui, disparaissait le nom de Salviany qui avait honorablement figuré dans la haute bourgeoisie grenobloise pendant plus de 100 ans. Joseph, bien que nous ne le vissions que rarement, laissa un grand vide chez nous. C'était le parent le plus rapproché de ma femme pour qui il avait été très bon pendant la période où elle était jeune fille orpheline. Son appartement ainsi que le mobilier qui le garnit, 2 cours St. André, 1er étage, appartiennent à ma femme. La famille Salviany, dont on trouvera ailleurs la généalogie, était, dit-on, originaire de Suisse, canton des Grisons.

Pendant nos deux jours d'absence, nos enfants, restés seuls à la grande chancellerie, furent recueillis par le Général et Madame Florentin qui les hébergeaient aux repas.

Madame Keisser, ma belle-sœur, se remaria après avec un jeune architecte de valeur, Bernard Haubold. Les ménages Haubold et David se fixèrent à Auteuil.


Le 25 mars, je fus promu Chef d'Escadron et maintenu comme Chef de Cabinet du Grand Chancelier.

Au mois de mai, nous eûmes la douleur de perdre notre tante Marguerite Mathieu, née Petignief, de Vienne (Isère). Elle avait épousé mon oncle Aimé, le plus jeune de nos oncles de Virieu, ancien maire de cette localité. Elle mourut des suites d'une opération dans leur villa de la promenade des Anglais à Nice. Elle jouait un rôle important dans la famille et laissa d'unanimes regrets. Du coté Petignief, elle avait huit neveux et nièces, les enfants Faure et Bizet. Elle est inhumée au cimetière de Virieu, sépulture Mathieu.

Nos deuils nous condamnèrent à quelque solitude. Puis, vint la période agitée des examens. Magdeleine inaugura la série des succès en enlevant brillamment son brevet supérieur. Quant à Maurice, il fur reçu à la première partie du baccalauréat, sans coup férir, au mois de juillet, avec des compliments pour sa version latine et sa composition française. Henri Codet avait été reçu en même temps que lui.

Pour la récompense de son succès, j'offris à Maurice une villégiature à Piriac (Morbihan) sur les bords de l'océan, où les Codet possédaient une villa. Mon fils y apprit à pédaler, à pêcher, à fumer et surtout à très bien nager.

Quant à nous, après beaucoup d'hésitations, nous partîmes le 2 août à Trégastel (Côtes du Nord) pour passer les mois de vacances à la Communauté Ste. Anne, sorte de très grand hôtel très bien aménagé. On y accédait par voie ferrée jusqu'à Lannion et, de là à Trégastel, par voiture hippomobile. Actuellement, la voie ferrée a été prolongée jusqu'aux portes de Trégastel. Le pays est magnifique et a été surnommé « la Côte de granit rose » à cause de la couleur des roches extraordinaires qui en font la principale curiosité. Les lieux d'excursion abondent et la pêche des crevettes roses est fructueuse. Il y a de très belles villas (celle de Mme. Alexandre Dumas, M. Reichenberg…). La Communauté, qui peut contenir environ 200 personnes, admises sur références soigneusement contrôlées, plaît beaucoup aux dames et jeunes filles à cause de la sécurité des relations.

Enfin, le voisinage de Ploumanach, de Perros-Guirec, de la Clarté, etc... rend cette station très intéressante. Nous nous y créâmes de nombreuses relations, dont les principales furent les familles de Marsy, Lumans, Vilette, Foiret, Fléchette etc. que nous retrouvâmes ici. L'établissement était administré par une ancienne religieuse ne présente, à son début, aucune particularité

Cette année là, les familles Hermil et Lacuire allèrent passer leurs vacances à Munich. Au retour, à Strasbourg, ma sœur Thérèse Lacuire fut atteinte, à l'hôtel, d'une crise cardiaque que l'on put maîtriser, mais qui pouvait donner lieu à de graves réflexions pour l'avenir.

La rentré scolaire n'intéressait plus notre fille aînée qui cultivait exclusivement le piano et l'aquarelle. Maurice commença sa classe de philosophie. Il travaillait avec modération mais plus, peut-être, qu'il n'y paraissait. Ses convictions le portaient certainement plus du coté du sport. Très grand, très leste, svelte en même temps que vigoureux, il réussissait à tous les jeux, et sa passion pour les exercices physiques l'a sûrement préservé de beaucoup d'écarts plus graves.

Le dernier trimestre de l'année s'acheva sans incident. Nous nous rendîmes à Grenoble pour assister à un service religieux en souvenir de l'oncle Joseph.

Simone à 9 ans

Année 1908

L'année 1908 ne présente, à son début, aucune particularité. Maurice se maintenait à un bon rang dans sa classe de philosophie. En juillet, il enleva la seconde partie de son baccalauréat avec une composition en philosophie qui lui valut les plus vifs éloges de l'examinateur.

Aussitôt après, départ pour la villégiature. Mon oncle, le Commandant Mathieu, veuf depuis peu, offrit l'hospitalité chez lui aux familles Hermil et Lacuire. Pour être tous réunis, je louai à Virieu la villa Annaquin, nom de son propriétaire, le médecin Inspecteur qui, décédé l'année précédente, l'avait léguée à sa veuve. C'était une maison bien comprise, avec un joli parc, dans une situation de choix. Maurice était des nôtre et, pour la récompense de son travail, je lui pris un permis de chasse. Je dois reconnaître qu'il réussit très médiocrement dans ce sport, qu'il abandonna bien vite. Nous reçûmes pendant une huitaine de jours à la maison ses amis Codet et Duru, qui étaient venus avec leurs parents passer leurs vacances sur les bords assez rapprochés du lac d'Aiguebelle.

Marcelle Hermil, Maurice Etienne, André Hermil, Magdeleine Etienne, à Virieu
 Ce ne furent que parties de plaisir, excursions, jeux et parties de boules chez notre oncle, bains dans le lac de Paladru. Après le départ de nos invités, l'oncle Aimé offrit à Maurice, André Hermil et Théophile Lacuire une superbe course dans les Alpes, à bicyclette (Gap, col du Parpaillon, Fort de Tournoux, vallée de l'Ubaye, Barcelonnette, etc.). Une autre fois, il leur fit faire le tour du lac du Bourget.

Jean Lacuire, Simone Etienne, Suzanne et René Lacuire, à Virieu
 De mon coté, j'avais conduit Maurice et ses invités à Grenoble, à la cascade de l'Oursière, au chalet de La Pra, et au grand Pic de Belledonne, superbe course qui fut gâtée par le mauvais temps.

Au mois d’août, j'allais avec tous les miens à Grenoble pour assister au mariage de Marie Vidil avec la Chef d'Escadron d'Artillerie Dessens, actuellement Général de Brigade dans le Palatinat.

Le 6 octobre, nous reprenions tous le chemin de Paris. Maurice se faisait inscrire à la Faculté de Droit de Paris. Il comptait partager son temps entre ces cours et ceux de l’École Libre des Sciences Politiques, école indispensable pour la carrière d'Inspecteur des Finances qu'il visait.

En dehors de ces occupations, il se fit inscrire au PUC (Paris Universitaire Club), association sportive récente de rugby (principalement) dont il devint rapidement le capitaine et l'As.

En octobre, le jeune Pierre Hanoteau, qui avait été reçu cette année dans un bon rang à l’École Polytechnique, était affecté (pour l'année 1908-1909) à un régiment d'Artillerie de Bourges afin d'y accomplir l'année de service réglementaire et y perdre une année plus fructueuse ailleurs. Il devait en sortir Maréchal-des-Logis.

L'automne fut très calme. Magdeleine faisait de notables progrès en aquarelle, et en piano également, depuis qu'elle prenait des leçons de cet instrument chez une excellente maîtresse d'Auteuil, Madame Billa.

Quant à Simone, elle travaillait bien au Cours Désir, où elle occupait un des premiers rangs de sa classe. Le 31 mai, elle avait fait sa première communion au Cours, sous la direction de l'Abbé Méresse, avec un certain nombre d'excellents amies, Germaine Arbel, Céline Aman-Jean, Marie-Thérèse Coriton, etc...


Année 1909

Nous avons d'abord à enregistrer la mort regrettable à tous les points de vue de M. Yan d'Argent, l'excellent artiste et le consciencieux professeur d'aquarelle de Magdeleine, qui lui doit ce qu'elle a fait de mieux en peinture. Après son décès, ma fille alla pendant quelques mois chez une autre artiste, Blanche Odin, médaillée de la Société des Artistes Français, qui produisait des œuvres assez intéressantes, mais dont le genre de peinture ne plaisait pas à Magdeleine. Celle-ci suivit alors les cours de Mlle. Jeanne Dangon, 25 quai de Grands Augustins, et par intermittence ceux de Filliard, chez Mme. Vve. Yan d’Argent, rue de la chaise. Filliard était un aquarelliste des plus remarquables, mais il se désintéressait un peu des élèves.

Maurice travaillait très bien à l’École des Sciences Politiques, section financière, qui était tout à fait dans ses aptitudes. Il avait d'excellentes notes dans ses examens bimensuels. Désireux de faire partie d'un club de sport d'un ordre plus relevé, il se fit inscrire au Stade Français, et fut de suite connu comme un des As du 15 Supérieur de Rugby. Il se trouvait un emploi intéressant de ses après-midi du dimanche. Il allait matcher avec des équipes en province, à Bordeaux, Toulouse, Bègles, Lyon, etc. et revenait parfois avec quelque contusion grave, entorse, épaule luxée, visage en capilotade. Mais cela ne diminuait en rien son ardeur et, grâce à son habileté au jeu, il devint demi d'ouverture, poste capital dans l'équipe.

Maurice fréquentait toujours Henri Codet et sa famille. Il se lia avec Jean Poisson, étudiant en médecine, neveu de M. René Quinton, fils d'un capitaine d'Artillerie breveté de grande valeur, mon ancien camarade de l’École Polytechnique, malheureusement décédé jeune par suite de tuberculose. Madame Vve. Poisson s'était retirée avec Jean dans une jolie propriété de Meudon, rue des galons, et y donnait de bonnes réunions auxquelles nos enfants étaient conviés. Jean Poisson, après s'être marié jeune le 15 mars 1913 devait mourir le 13 octobre 1920 de la même maladie que son père, laissant 3 enfants en bas âge.


Au mois d’août, j'envoyai Maurice passer deux mois en Angleterre afin de se perfectionner dans la connaissance de la langue étrangère exigée pour ses examens. Il fut reçu chez M. Ogle, Pasteur protestant à Teignmouth, Bishop's Erington Vicarage. Il y passa des vacances très agréables, très nouvelles pour lui, et fit de rapides progrès dans la langue anglaise. Je dus lui envoyer son habit pour lui permettre de dîner le soir n’importe où, suivant le mode d'Angleterre. Il apprit aussi à prendre un bain à chaque changement de costume dans la journée.

Pendant ce temps, ma femme et mes filles allaient passer un mois très agréable à Virieu chez notre oncle Aimé qui nous avait gracieusement invités. Ce fut pendant leur séjour qu'eut lieu la catastrophe ci-après…

Le 3 août, Jean et Élisabeth Capdepon, nos cousins, accompagnés d'un touriste étranger, quittaient le refuge de la Bérarde, dans l'Oisans (Isère), pour faire l’ascension si dangereuse de la Barre des Ecrins. Tout se passa bien dans la montée. Mais à la descente, la chute de l'un des excursionniste entraîna les deux autres dans le couloir des Ecrins à une effroyable glissade de plus de 500 mètres. Au bas du glacier, on trouva les cadavres affreusement mutilés de Mlle. Capdepon et du touriste étranger. Quant à Jean Capdepon, quoique sérieusement blessé, il eut la force de rentrer à la Bérarde, au prix de mille souffrances, et d'aller chercher du secours pour ses malheureux compagnons.

Élisabeth était une charmante jeune fille âgée de 26 ans. Quant à Jean, alors dans sa 29ème année, il devait trouver plus tard une mort glorieuse en Alsace, comme Lieutenant de Chasseurs Alpins.

A la fin d’août, je vins chercher ma femme à Virieu pour la conduire à Béziers, chez les Robert. Nous passâmes par St. Marcellin (Isère) où villégiaturaient nos parents Hermil et Lacuire. Ma sœur Thérèse souffrait d'une grave affection cardiaque, qui la condamnait au lit. Nous restâmes trois jours avec eux. En arrivant à Béziers, le grand omnibus (déjà mentionné) des Robert nous attendait à la gare et nous conduisit à leur propriété de La Tour d'Orb.

Cette propriété, jadis inculte, enfouie dans les sables et les hautes herbes, avait été défrichée par Robert et plantée en vignes. Elle était devenue un magnifique vignoble de 60 hectares, en plein rapport, avec une grande façade sur la mer, produisant annuellement ses 4000 hectos. Robert y avait créé, en outre, à force de persévérance et malgré les déboires dus au vent marin, un beau parc invraisemblable dans ce sable.

Nous y passâmes un mois de septembre délicieux, dans l'abondance de toutes choses et entourés de mille soins. La plaie de La Tour de l'Orb, ce sont les moustiques qui ne font jamais grève. Pour pouvoir dormir, il faut garnir à demeure les fenêtres d'un treillis en fer à réseau très fin.

Le 27 septembre, nous rentrâmes à Paris par l'itinéraire Toulouse, Lourdes, Pau, Biarritz, Bordeaux. Ce fut un voyage splendide et du plus haut intérêt. Lourdes surtout, vu au milieu d'un pèlerinage breton, nous produisit un grand effet.

A Paris, en même temps que nous, arriva Maurice, complètement rasé, à la tête de veau, selon la mode anglo-saxonne. Il avait heureusement passé en juillet ses examens de 1ère année de baccalauréat en droit, et se préparait à une grosse année de travail à l’École des Sciences Politiques.

Le 2 septembre, nous avions appris une heureuse nouvelle. Mon neveu André Hermil, après deux années de préparation à l’École Polytechnique, dans le lycée de Nice dont il avait été un brillant élève littéraire, venait d'être reçu Major, à l'âge de dix-huit ans. Avant d'entrer à l’École, il allait faire son année de service au 2° Régiment d'Artillerie, à Grenoble.

Quant à Pierre Hanoteau, il quittait Bourges en octobre pour entrer à l’École Polytechnique.
Pierre Hanoteau
L'automne 1909 se passa dans le plus grand calme.

lundi 9 mai 2016

1900-1904 : de Montpellier à Paris, et de la lutte anti-cléricale.

Maurice ETIENNE

Sous-Lieutenant au 367ème Régiment d'Infanterie


Chapitre III

1900-1904 : de Montpellier à Paris, et de la lutte anti-cléricale.


Le 6 janvier, j'étais nommé Chevalier de la Légion d'Honneur, puis reçu solennellement sur l'Esplanade. L'hiver se termina gaiement en diverses réceptions grâce à nos relations dont le nombre s'augmentait chaque jour. Malheureusement la famille Paul Blanchet nous quitta à Pâques pour revenir à Rives. M. Paul Blanchet devait mourir peu de mois après. Sa femme mourut à Nice vers le mois de septembre 1920. Quant à Marguerite, leur fille, elle épousa l'année suivante M. Paul Gillet, industriel lyonnais.

Notre vie ne présenta aucune particularité jusqu'aux vacances, où une villégiature nous fut imposée. En juin, au cours d'une tournée d'inspection où j'assistais le général en chef, celui-ci souffrant toujours de son eczéma, décida de passer avec Madame Faure-Biguet les deux mois caniculaires dans la Lozère. A la suite d'une reconnaissance minutieuse, son choix se porta sur le Château de Séjas, à 7K de Marvejols, appartenant à M. de Salaberry. Pour permettre au général de continuer à exercer son commandement, je fus invité à m'installer moi-même à Marvejols. Je recevais le cousin du Chef d’État-Major et je le préparais à la signature du général chez qui je me rendais chaque jour à cheval. Je passai ainsi trois mois avec ma famille à l'Hôtel Bourdel, d'une propreté due principalement à un incendie qui venait de la faire reconstruire à neuf. Nous y étions extrêmement bien soignés et, à cette époque, les prix de toutes choses étaient très bas. Les perdreaux, les truites de la Cologne, les lièvres et les écrevisses, etc.. s'y donnaient littéralement. Ce furent trois mois de réjouissances pour les enfants. Naturellement, les Robert vinrent nous rejoindre, et les excursions furent aussi nombreuses qu'intéressantes. Je citerai surtout le château de Las Cases. A Marvejols même, on trouvait des relations fort agréables, comme le Marquis de Chambrun, député, son beau-frère M. Savorgnan de Brazza, l'explorateur bien connu, ainsi que de nombreux industriels, riches et accueillants. Nous nous liâmes d'amitié avec le jeune Rouchy, notaire, sa famille, et avec un capitaine de gendarmerie Simonpoli, fruste et amusant, qui nous rendit des services.

Maurice s'était beaucoup attaché à M. Rouchy, qui flattait sa passion pour les fruits en le menant très fréquemment dans un beau verger. A la suite d'une ingestion exagérée de reines-claudes, Maurice eut un violent embarras gastrique fébrile qui menaça de dégénérer en fièvre typhoïde. Le médecin local employa les grands moyens. Le premier jour du traitement, un purgatif, de la limonade Roger, dont l'effet fut nul. Le 2ème jour, de l'eau de Rubinat, dont l'effet fut identique. Enfin, le 3ème jour, une bonne dose de calomel, à la suite de laquelle la maladie dut capituler. A part cette imprudence, Maurice rentra très fortifié et grandi.

Au mois de juillet, nous apprîmes la naissance d'un neveu, Jean Lacuire, troisième fils de ma sœur Thérèse, né le 13 à Nice.

A la rentrée, Maurice commença sa cinquième. Il avait dix ans, âge un peu faible pour cette classe. Il travaillait convenablement, réussissait bien en diligence et en histoire, mais éprouvait quelques difficultés pour le latin et le grec. Magdeleine était en tête de sa classe au Sacré-Coeur. Elle était d'une force remarquable au croquet. Son portrait ci-contre nous la montre couverte de médailles d'honneur et de grands rubans.

Magdeleine Etienne

Nous avions retrouvé une de nos excellentes relations de Paris, la famille du Commandant du Génie Hanoteau, dont le fils aîné, Pierre, se couvrait de gloire au Lycée. Pierre et Magdeleine, par la force des choses, firent connaissance très jeunes, pour en venir à l'hyménée, en 1912.



Année 1901

L'hiver n'offrit rien de bien saillant. On célébra avec beaucoup de pompe et d'entrain le mariage de mon camarade, le Capitaine Joba, avec la fille du Général du Génie Nassoy.

Nos enfants s'étaient fait une foule d'amis, notamment les enfants du Colonel de Lamaze, du Général Houdaille, du Colonel Marabail, devenu plus tard général, etc. Dès qu'on pût se baigner, à partir de juin, deux fois par semaine, on prenait le break du Régiment d'Infanterie et on se rendait à Palavas. C'étaient de très joyeuses réunions.

Le 21 juin, eut lieu la première communion de Maurice au Collège Catholique. La cérémonie fut très brillante et touchante. Mon beau-frère Joseph avait de nouveau fait le déplacement de Grenoble. Le 22, nous allâmes tous déjeuner à Canet, ce qui permit à Joseph de se remémorer cette cité où avaient résidé de nombreux membres de sa famille. Nous fîmes visite au ménage Benker, beau-père et frère de nos proches parents Paul Vidil.

A la fin de juillet, le général Faure-Biguet reçut de son ami, le Président Loubet, l'assurance de sa nomination au poste de Gouverneur Militaire de Paris pour le mois de septembre. Comme la chaleur était torride, j'envoyai ma smala en villégiature à la Salvetat, mais cette fois sans les Robert, empêchés. C'est là que se termina le séjour de ma famille dans le Midi. Mais avant de quitter Montpellier, nos deux aînés firent des adieux émus aux deux grands établissements d'instruction qui leur avaient inculqué les premiers principes sérieux, et qu'ils ne devaient plus jamais revoir. Dans la tourmente anticléricale qui soufflait alors, les Pères Jésuites et les Dames du Sacré-Coeur ne tardèrent pas à être dispersés, et leurs magnifiques établissements spoliés.

Dès septembre, je suivis le Général à Paris, où il fit, le 19, son entrée solennelle aux Invalides, Quartier Général des gouverneurs. Le même jour, il y eut un grand déjeuner au Cercle militaire, avenue de l'Opéra, en l'honneur du prédécesseur, le Général Florentin, que je devais avoir pour chef plus tard, pendant huit années, à la Grande Chancellerie de la Légion d'Honneur.

J'occupai quelques jours de loisir à chercher des appartements et j'en trouvais un très commode, d'un prix très raisonnable, à coté des Invalides. C'était au troisième étage du 17 avenue de Tourville.

Ma famille quitta la Salvetat le 25 septembre, revint à Béziers où elle passa quelques jours chez les Robert pour les adieux, pendant que moi-même, à Montpellier, je procédais au déménagement. Ma femme et mes enfants partirent de Béziers le 30 septembre, firent escale à Marvejols pendants 24 heures, et arrivèrent à Paris le 2 octobre pour la rentrée des classes. Nous ne devions plus quitter la capitale.

Il fallut au plus vite songer aux études de nos enfants. Comme le Sacré-Coeur de la rue de Varennes venait d'être fermé, Magdeleine fut mise externe chez Madame Bertier rue Surcouf. Elle y réussit très bien, tout en menant une vie joyeuse avec ses amies : Alice Houdda, Marie Fromage, Marie Fléchette, etc. Elle avait comme professeur de dessin Mlle. Lajourdie, qui donna aussi des leçons à Maurice. Quant à ce dernier, il entra en quatrième au Lycée Buffon où il apparut nettement qu'il était trop jeune pour sa classe et qu'il devait la redoubler. Très grand pour son âge, un peu étourdi quoique doué d'un excellent cœur, il avait quelquefois des démêlés avec ses surveillants et avec ses camarades, moins robustes que lui. Il avait emporté de Montpellier un assez violent accent du midi qui excita l'hilarité de sa classe aux premières récitations de leçons. Cet accent se perdit vite.

Nous fûmes rejoints à Paris par mon ancien secrétaire du Q.G. de Montpellier, l'Adjudant Cluzel, et par le Docteur Saltet qui nous avait soigné avec le plus entier dévouement. Nous avions repris notre cuisinière, Alphonsine, qui ne tarda pas à nous quitter de nouveau et définitivement, à cause de Simone qu'elle ne voulait absolument pas laisser soigner par une autre qu'elle.

Nous retrouvâmes à Paris la sœur de ma femme, Marie Keisser, et ses enfants, Hippolyte et Adèle. Ma belle-sœur inculqua à Magdeleine les premiers principes sérieux de piano. A cet effet, j'achetai chez mon camarade de promotion de l'X, Gustave Lyon un excellent instrument (Pleyel). Ce fut mon cousin Charles Mathieu qui l'étrenna en novembre 1901. Charles était venu à Paris pour devenir artiste et compositeur de musique ; il devait finir comme professeur de piano à Bourgoin (Isère).

Ici se place, pour ne plus en parler désormais, un événement qui devait exercer une influence capitale et néfaste sur toute ma carrière de Chef de Cabinet du Gouverneur Militaire de Paris… J'avais été classé N°1 sur l'ensemble des capitaines d'Artillerie du gouvernement militaire, pour le grade de Chef d'Escadron. Je le savais d'autant mieux que c'est à mon bureau qu'on faisait le travail d'avancement. L'hostilité du Ministre de la Guerre André, tant contre le Gouverneur que contre moi, à cause de mes opinions soi-disant cléricales, fit qu'il me raya du tableau d'avancement, cette année et les années suivantes, avec obstination, malgré toutes les démarches de mes chefs. En sorte que, passé capitaine avec un beau choix, sorti dans un bon rang de l’École Supérieure de Guerre, je dus passer Chef d'Escadron à l'ancienneté. Le malheur voulut que ma carrière se joua pendant ce déchaînement de passions anticléricales, funeste à moi surtout, ancien élève des Pères Jésuites, ayant fait élever mon fils chez les Pères et ma fille au Sacré-Coeur.



Année 1902

L'année 1902 ne nous apporta aucun événement heureux. L'hiver fut morose. Au début, ma femme ne se portait pas très bien et elle dut bientôt s'aliter par suite de surmenage dans les soins à ses enfants. Le docteur Saltet finit par reconnaître la nécessité d'une intervention chirurgicale qui fut exécutée à la maison même, par un chirurgien des Hôpitaux de Paris, le docteur Bouglé (mort 2 ans après). La malade fut sauvée, mais il ne fallut pas moins de six semaines de lit. Pendant ce temps, Simone était couchée dans la chambre adjacente, avec une bonne fièvre scarlatine. A peine était-elle remise que Maurice reprenait les oreillons. Si on y ajoute nos embarras domestiques dus au départ d'Alphonsine, on verra que les soucis ne me manquaient pas.

Simone à 5 ans

Au mois de juin, comme il était urgent de liquider toutes ces convalescences par une bonne villégiature, je fis une reconnaissance en Normandie, le long des côtes, et je trouvais une gentille installation à Riva-Bella (port d'Ouistreham), près de Caen, sur une jolie plage. C'était une villa neuve et coquette, avec une tour carrée munie d'un drapeau qu'on hissait les jours de grand pavois, dite pour cette cause « Villa la Tourelle » et appartenant à M. Georges.

Toute la famille y passa deux mois et demi, y compris Madame Keisser et sa fille Adèle. Ce fut une saison délicieuse. Malheureusement Maurice se blessa le pied sur une roche coupante et dut rester assis ou couché une partie des vacances. D'ailleurs, il n'en revint que mieux portant et plus reposé.

Ce fut pendant le séjour à la mer, au mois de juillet, que nous apprîmes le décès à Eybens (près de Grenoble) de notre cousine Cécile Vidil, femme de Jean Édouard Vidil, ex-tuteur de mon épouse. Ce fut pour nous une bien grande tristesse, car ma femme avait toujours été traitée comme une véritable enfant dans cette famille.

Cette villégiature fut l'occasion de très intéressantes excursions sur toute la côte normande, à Trouville, Cabourg, Luc-sur-Mer, Langrune etc.. puis à Caen.

Vers le 25 septembre, tante Marie Keisser et Adèle nous quittèrent et, peu après, nous reçûmes l'avis de fiançailles de notre nièce Adèle avec le jeune Charles David, futur élève de l’École Centrale de Paris.

Nous rentrâmes le 30 septembre pour le commencement des classes. Maurice, qui avait bien travaillé pendant les vacances, refit sa quatrième avec M. Barbier comme professeur et occupa de suite un rang honorable. Toutefois, il fut toujours en froid avec le grec. L'hiver n'offrit aucun événement mémorable.


Année 1903

La première passion de Maurice fut la collection des timbres-poste. Il s'était lié au Lycée Buffon avec un camarade de classe, d'un an plus âgé que lui, Henri Codet, fils d'un médecin de Paris, ancien Major de l'Armée. Ce jeune homme, d'un naturel appliqué et plus réfléchi que d'ordinaire chez les jeunes gens de son âge, avait le goût des collections, en général. Il se destinait à la médecine, cultivait les sciences pures et naturelles. Il fut plus tard Interne des Hôpitaux de Paris, docteur et spécialiste des maladies mentales. Tout jeune, il exerça sur Maurice une très grande influence, plutôt salutaire. Ce fut lui qui guida les premiers pas de Maurice dans les sciences philatéliques. Mais cette occupation ne fut pas de longue durée ; elle céda bientôt le pas à la pratique exclusive des sports.

Outre le travail normal des classes, Maurice prenait des répétitions de dessin avec Mlle. Lajourdie, et d'allemand avec Mlle. Schaefer. Cette dernière donnait d'excellentes leçons de piano, pour débuter, à Magdeleine qui fit de rapides progrès.

A cette époque, nos enfants étaient grands amis avec les jeunes Houdaille et faisaient ensemble de grandes parties dans le parc de St. Cloud. La santé générale se maintenait bonne, sauf une alerte du coté de Simone qui eut des velléités de fièvre typhoïde et de pleurésie, vite enrayées.

Au mois d'avril, eut lieu à Grenoble la mariage de notre jeune cousin Auguste Clément, Avoué à la Cour, fils d’Émile Clément, Greffier en Chef du Tribunal Civil, avec Mlle. Marthe Grolée, fille de l'avocat ancien Bâtonnier. J'assistais à une belle cérémonie et à un superbe dîner au Grand Hôtel.

De là, je me rendis à Nice pour voir mes sœurs. J'ai déjà dit que Madame Hermil, en quittant Grenoble, s'était installée à Antibes. Au bout d'une année, fin 1898, elle préféra Cannes en raison des facilités d'éducation de ses enfants et de la proximité de son médecin traitant, le docteur Darembert. Enfin, en 1902, les Pères Maristes de Cannes ayant été expulsés, les nécessités de l'instruction d'André l'obligèrent à venir à Nice où elle retrouva notre sœur Thérèse Lacuire. En effet, mon beau-frère Lacuire, en quittant Paris, avait été nommé au Lycée de Roanne, en 1897, puis, profitant d'une vacance au lycée de Nice, il avait eu la chance de s'y faire nommer en 1899 pour ne plus le quitter. La famille se regroupait donc sur les bords du Paillon. Le jeune André Hermil, qui se distinguait déjà à Cannes chez les Pères Maristes, devait se couvrir de gloire au lycée de Nice.

Quant aux miens, il fallut songer à leurs vacances et nous nous décidâmes à les passer à Lans, dans une villa louée en commun par mes sœurs et moi. Cette réunion des trois familles, Etienne, Hermil et Lacuire, dont 7 enfants, fut pleine de gaîté. La maison louée était la maison Bernard, la seule habitable dans le pays, à 1100 mètres d'altitude. Les lieux d'excursion ne manquaient pas : Autrans, Méaudres, la Villard-de-Lans, St. Nizier, le col de l'Arc…

Maurice avait reçu de son oncle une superbe bicyclette Gladiator. Madame Eugène Etienne et leurs enfants Capdepon étaient descendus à l'Hôtel Mayousse. Les Gonnet, avec leurs trois enfants, avaient loué une petite maison. M. Émile Clément et l'oncle Joseph vinrent passer quelques jours, en sorte que la concentration de la famille fut très complète. Mais la mort devait bientôt y créer des vides cruels.

Le 29 septembre, les familles se dispersèrent pour la rentrée des classes. Maurice abordait la Troisième A (latin et grec), toujours au lycée Buffon, Magdeleine la classe de préparation au brevet simple.

Un changement allait se produire dans ma situation. Le général Faure-Biguet atteignant la limite d'âge (il était né en octobre 1838 et allait avoir 65 ans) quittait le poste de Gouverneur Militaire de Paris et j'abandonnai mon emploi. Grâce à l'appui du Général, j'obtins l'autorisation d'accomplir un stage d'un an à Paris, au 104° d'Infanterie, Caserne Latour-Maubourg, à deux pas de l'avenue de Trouville où nous habitions. J'étais sous les ordres du Colonel Polène, devenu Commandant du 17° Corps d'Armée et je commandais une compagnie dans le Bataillon du Commandant Pétain, devenu plus tard Maréchal de France.

Pendant que cette mutation s'effectuait, dans les premiers jours d'octobre 1903, notre jeune cousin Julien Gonnet venait à Paris pour préparer l’École Polytechnique dans la Maison des Pères de la rue Lhomont, où j'avais fait moi-même mes études. Ses parents me demandèrent d'être son correspondant, mais ce ne fut pas - hélas - pour une période de longue durée. Six semaines après, un télégramme du père me chargea d'aller chercher sans retard son fils et de le diriger sur Grenoble, avec tous les ménagements possibles sur les motifs de cette brusque décision. En effet, la fille aînée des enfants Gonnet, Madeleine, se mourrait d'une méningite qu'on n'osait pas avouer tuberculose. La pauvre enfant, âgée de 18 ans à peine, charmante, ayant par ailleurs tout ce qui contribue au bonheur, décédait quelques jours après.

Julien fut bientôt atteint lui-même par la contagion. Grâce à la rigueur de sa constitution, il pût résister longtemps, mais finit par succomber en 1913. De ces 3 beaux enfants Gonnet, il ne reste plus qu'Albert, veuf lui-même (1921), très jeune, avec deux enfants en bas âge.


Année 1904

La fin de 1903 n'avait amené aucun autre événement saillant. Maurice s'entendait mal avec son professeur de 3ème, M. Rogerie, et il en résultait quelques retenues. Magdeleine et Simone jouaient fréquemment au Luxembourg, sous la garde de Maman.

Maman, Simone, Magdeleine et Maurice, au jardin du Luxembourg

Quant à Maurice, en dehors du tennis au Luxembourg, je le menais quelquefois voir des courses de chevaux à Auteuil, où j'avais des cartes gratuite de pesage. Parfois, je le menais au salon de peinture. La photographie ci-dessous nous représente, de dos, le groupe le plus à droite, sur le pont Alexandre III, au moment où nous allons au Salon des Artistes Français.

Maurice et moi, à droite, pont Alexandre III

Par ailleurs, plusieurs familles polytechniciennes (Sentis, Pauzat, etc.) s'étaient entendues avec nous pour des leçons de danse très intéressantes qui avaient lieu chaque dimanche, tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre, alternativement, et se terminaient par un plantureux goûter. La famille Hanoteau en faisait partie, naturellement.

Le 25 janvier 1904 fut marqué par un deuil très douloureux pour nous. M. Émile Clément, Greffier en chef au Tribunal Civil de Grenoble, fut emporté très rapidement à l'âge de 62 ans. Il avait épousé ma cousine germaine, Augustine Etienne, née à St. Lattier (Isère), berceau de ma famille, en 1856. Lui-même était originaire de Châtillon St. Jean (Drôme) près de Romans.

Depuis la dispersion de notre famille, la belle villa de M. Clément, 4 quai des Allobroges à Grenoble, était devenue notre véritable centre, la maison-mère. On était sûr d'y trouver toujours l'accueil le plus affectueux et l'hospitalité la plus large. D'ailleurs, sa veuve a continué cette tradition. Aussi ne manquai-je pas de faire le déplacement pour venir rendre les derniers devoirs à notre cousin si regretté, qui fut inhumé au cimetière de La Tronche dans leur caveau de famille. Son greffe revint à son fils aîné, Antoine Clément, alors âgé de 30 ans environ. L'année précédente, son second fils avait acheté à notre cousin Aimé Gonnet son étude d'avoué à la Cour de Grenoble.

Du printemps 1904 date l'évolution de Maurice vers les sports. Trop jeune pour s'attaquer au football, il accompagna Henri Codet dans diverses réunions extra-muros et, grâce à son développement physique précoce, il se fit remarquer dans les courses à pied et dans le saut. Enhardi par ces premiers succès, il consacra résolument à l'entraînement ses après-midi des jeudis et dimanches.

De leur côté, les jeunes filles et les petites minuscules faisaient partie d'un Club Alpin enfantin, dirigé par M. Brégeaud, Conseiller à la Cour d'Appel, et où Madame Maurice Hanoteau jouait un rôle important d'organisatrice et de surveillante. Chaque dimanche, le Club effectuait une sortie dans une localité intéressante de la grande banlieue. On abattait les kilomètres, on visitait les curiosités situées sur le parcours et on goûtait sur le terrain du rendez-vous. La course menait parfois jusqu'à Compiègne. C'était une manière saine, instructive et intéressante de combattre l'oisiveté déprimante du dimanche.

Vers la fin de juillet, nous nous décidâmes à aller passer de nouveau nos vacances à Lans où les familles Hermil et Lacuire étaient retournées. Comme notre habitation de l'année passée n'était plus vacante, nous dûmes nous installer à l'Hôtel Ravaud, où à défaut de confort moderne ou autre, nous trouvâmes une excellente cuisine. La colonie de Lans, fondée par nous, se peuplait de plus en plus. Nous revîmes de nombreuses connaissances de Grenoble ainsi que nos excellents parents Chollier.

A la fin de septembre, revenu des grandes manœuvres de la Beauce où j'avais commandé une compagnie d'infanterie, je ramenai ma famille à Paris. Là, j'appris que j'étais affecté à la Direction d'Artillerie de La Fère. Je m'y rendis et trouvai un de mes anciens chefs, le Général Courtès. Il me dit très aimablement que mon affectation était certainement provisoire, qu'il m'autorisait à partir tous les vendredis soir pour Paris et à ne revenir que le mardi soir. Je pus donc laisser ma famille dans notre appartement de l'avenue de Trouville. Mais ce régime dura peu. Au début décembre, je fus remis à disposition de l’État-Major et affecté à l’État-Major du 6° Corps d'Armée, à Chalons-sur-Marne. Après un sursis d'un mois, je dus rejoindre ma nouvelle garnison le 1er janvier 1905.

Je dois noter ici la mariage de mon cousin Paul Etienne, Négociant à Lyon, avec Mlle. Thérèse Duplay, de Lyon également, qui lui donna cinq enfants.

Quant à Maurice, il était entré en octobre dans la classe de 2°C, cycle des mathématiques. Nous désirions le voir aller à St. Cyr, combinaison qu'il adoptait avec d'autant moins d'enthousiasme qu'il était myope et qu'il se proclamait peu enclin aux mathématiques pures. En plus, il conservait pour l'enseignement du latin un professeur avec qui il s'entendait mal, M. Rogerie, de sorte que le 1er trimestre fut très médiocre. Dans ces conditions, je me décidais à retirer mon fils du lycée Buffon et à l'interner au Petit Séminaire du Rondeau près de Grenoble, l'oncle Joseph lui servant de correspondant. Ancien élève de cet établissement, je pensais qu'avec l'appui de quelques professeurs anciens camarades à moi, le résultat serait meilleur. Maurice arriva au Petit Séminaire à l'expiration des vacances du 1er janvier.